Journalisme d’investigation contre la corruption et l’impunité (1/2)

CPI journaliste Lors de la conférence inaugurale d’un évènement organisé du 5 au 7 décembre à San Juan (Puerto Rico) par le Centre pour le journalisme d’investigation (CPI), partenaire de FOKAL, l’argentin Hugo Alconada Mon, star latino-américaine du journalisme d’investigation, a témoigné de l’importance d’investiguer les cas de corruption. Pendant 20 ans, il a réalisé un travail colossal(*) afin de documenter l’impunité dans son pays, mais aussi sur le continent latino-américain : impunité des hommes d’affaire, des juges, des fonctionnaires, des hommes politiques, des journalistes,…

 “Le système politique actuel ne combat pas le délit, il le régule”

Dans son dernier livre, “Les racines de tous nos maux”, Hugo Alconada Mon retrace le système de corruption argentin et plus largement latino-américain. “Dans notre société, celui qui devrait se retrouver derrière les barreaux pour corruption est non seulement libre, mais apparait comme le plus malin de tous. Il existe un système en Amérique latine qui travaille pour la corruption et l’impunité. Qu’est-ce que cela veut dire? Que le système politique actuel ne combat pas le délit, il le régule. Tout est fait pour créer un simulacre d’investigation. Mais les procureurs n’investiguent pas, les juges ne jugent pas, les organismes de contrôle ne contrôlent pas, les syndicalistes ne représentent pas les travailleurs, les hommes d’affaires ne suivent pas les règles de la concurrence, la police ne réprime pas les délits et les journalistes n’informent pas mais choisissent d’être la caisse de résonance du pouvoir. Mais surtout, et j’insiste, en majorité et au mieux, la société ne veut pas voir. Beaucoup trop de gens préfèrent ne pas savoir, ils préfèrent oublier que c’est leur argent qui finit dans la poche des politiques et des fonctionnaires publics corrompus, et qui finance directement et indirectement leurs avoirs, les études de leurs enfants, leur seconde résidence, leurs fêtes, leur champagne,... Car c’est pour cela qu’ils détournent l’argent public”.

Si le travail du journaliste d’investigation est d’investiguer les lieux de pouvoir et démasquer la propagande des politiciens, il rappelle que faire du journalisme d’investigation, “c’est souvent aller contre l’opinion publique, aller contre une majorité qui ne veut croire que ce qu’elle veut, pour qui les faits qui vont à l’encontre de ce qu’elle croit n’ont pas d’importance”. Souvent, voir toujours, la position du journaliste d’investigation selon Hugo Alconada Mon, est celle d’un incompris. “Lorsque vous investiguez sur un dossier, on va penser que c’est une démarche personnelle, que vous camouflez un intérêt derrière une impartialité de façade, et ce malgré le soin que vous apportez à la vérification des données. Il y a un problème avec l’information publique en Amérique Latine, car elle est vue comme une chose privée et non publique. Les fonctionnaires publics prennent comme un affront personnel le fait qu’on leur pose des questions ou qu’on demande l’accès à des données qui sont censées être publiques. On dirait que la notion de service public leur est étrangère.”

Ce travail journalistique d’investigation des questions de corruption est aussi un éternel recommencement. Le journaliste, pour illustrer ses propos, a tenu à souligner le travail mené par le CPI, hôte de l’évènement. “Si on prend le cas de Puerto Rico par exemple : le travail du Centre de journalisme de Puerto Rico a permis de pousser le gouverneur à la demission, mais rien n’a changé dans les structures de la corruption. Récemment, dans le financement des campagnes, on a vu pire encore! C’est comme si rien ne s’était passé, et le gouverneur revient pour être sénateur : c’est un cercle vicieux!”. L’engagement des citoyens, qui se sont selon lui réfugiés dans les illusions et pièges de la “démocratie déléguée”, pensant que voter est suffisant pour avoir une société meilleure, semble être pour lui une des conditions pour que l’impact de ce travail puisse dépasser les “dossiers” et s’attaquer au système.

“La corruption tue!”

Journalisme argentinLe journaliste argentin a détaillé plusieurs cas de corruption sur lesquels il a travaillé dans son pays. Par exemple, celui du “Train de Once”, en 2012 dans la région de Buenos Aires, qui a fait un accident entrainant la mort de 51 personnes et faisant 789 blessés. Son investigation journalistique a démontré que cet accident était dû à un manque de réparations et d’aménagements, suite à des détournements de fonds. A 6000 kilomètres et quelques mois de là, toujours en Argentine, de grandes innondations ont fait de nombreux morts dans sa ville natale, La Plata. Les chiffres des autorités ont fait état de 37 morts mais le chiffre réel était beaucoup plus élevé selon leurs investigations. Les autorités de l’époque, pour camoufler leurs responsabilités et les détournements de fonds qui avaient eu lieu et empêché là aussi les aménagements nécéssaires dans une ville soumises de façon récurrente à des innondations, ont tenté d’étouffer le drame. Lors de son enquête, Hugo Alconada Mon a découvert et prouvé que les autorités poussaient les habitants à declarer le décès de leurs proches des suites d’arrêts cardiaques ou de maladies pour ne pas qu’ils viennent s’ajouter à la liste des décés dû aux innondations. Ils leur expliquaient que dans le cas inverse, cela prendrait plus d’un mois avant qu’ils puissent enterrer leurs morts. Ce type d’investigation a permis de mettre la pression sur les autorités qui ont été au moins obligées de reconnaitre l’ampleur des dégats et le chiffre est passé à plus de 100. “Il est important de rappeler que la corruption tue !”, souligne le journaliste.

Un travail sacrificiel

Investiguer, ce n’est pas une vie de rêve, ce sont des sacrifices personnels, familiaux, de vie sociale, de carrière, des périodes de grande solitude lorsqu’il s’agit de s’infiltrer quelque part, ou pour éviter de compromettre une source.” Aussi, c’est un travail où chaque fait et chaque donnée est vérifié, comme s’il s’agissait de “pièces d’un puzzle”. Le célèbre journaliste d’investigation a tenu à préciser que malgré les apparences, son indice d’efficacité est de 15 % si l’on prend en compte toutes les enquêtes qu’il a entamé sans jamais pouvoir les boucler, soit une enquête bouclée sur six. “J’ai déjà contacté 206 personnes pour que la 207 ième m’apprenne que la source que je cherchais est son frère et qu’il est décédé. Beaucoup de pistes ne mènent à rien, mais il est essentiel de les tenter. Certaines, je ne les ai jamais terminées, d’autres se sont muées en plus petites histoires, ou en autres pistes dont je n’avais pas du tout conscience lors du commencement du travail et de l’hypothèse de départ.”

Si l’investigation coûte de l’argent, il pense que c’est un investissement intéressant pour un média, voir stratégique, car cela lui permet de se différencier de la concurrence dans des temps de surabondance de l’information.

 

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(*) Ses enquêtes les plus reconnues sont celle qui a permis d’amener l’ex-présidente argentine, Cristina Fernandez de Kirchner, devant la justice pour détournement de fonds publics. Il a reçu de nombreux prix en Argentine et à l’international comme le prix Pulitzer (2017), Sociedad Interamericana de Prensa (2017), George Polk Award (2018) et Perfil a la Libertad de Expresión (2018), pour avoir été membre de l’équipe qui fonda Wikileaks et de l’International Consortium of Investigative Journalists (ICIJ) qui réalisa les investigations des Panamá Papers et Paradise Papers. Il a également reçu le Editor & Publishers Award (2019) pour l’investigation régionale "Bribery Division" sur le dossier Odebrecht et Lava Jato en Amérique latine.  

Voir aussi : L’interview de Widlore Mérancourt avec Hugo ALconada Mon pour Ayibopost 

A suivre :

* Journalisme d’investigation contre la corruption : principes et savoirs-faire (2/2)

* La retranscription de la discussion de Roberson Alphonse (Le Nouvelliste/Majik 9), Widlore Mérancourt (Ayibopost) et Patricia Camilien (La Loi de ma bouche) modérée par Annette Martinez (CPI) sur la crise haitienne et sa couverture par la presse devant une audience de journalistes Portoricains.

Crédit photo : CPI

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